Les rues de Petit-Goâve au parfum du théâtre

Culture-Festival de theâtre de rue

Pour cette année encore, la tradition est maintenue. Le Mouvement Théâtral de la Région Goâvienne (MOTHERGO) a organisé en grande pompe, du 03 au 06 septembre, la troisième édition de son festival de theatre de rue « Mèt Lawouze ». Quatre jours de spectacles dans les rues et en salle. Et le public n’a pas manqué au rendez-vous.

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Le Festival Mèt Lawouze, désormais, se case dans les annales des grands évènements culturels d’Haïti. Cette grande manifestation artistique et folklorique qui s’est déroulée à travers les rues de Petit-Goâve ce week-end est en effet à sa troisième édition.

Ce sont en somme treize groupes de theatre, entre autres, Sèk Gramsci de la Faculté des Sciences Humaines, des acteurs de Le Petit Conservatoire, de L’Ecole Nationale des Arts, en provenance de cinq villes dont Gonaïves, Port-au-Prince, Jacmel, Saint-Marc, qui ont mis en scène des pièces de theatre, sans commodité ni décor, pour divertir et éduquer la population.

Comme convenu par les organisateurs, cette édition est baptisée « Festival de la tolérance ». Ce thème se justifie « dans ce contexte électoral où il y a des atrocités, des incompréhensions entre des partisans et opposants. Nous avons voulu appeler les citoyens au dialogue, à la discussion et à la tolérance », a précisé Sadrac Jean, directeur exécutif du festival.  Pour l’essentiel,  la majorité des pièces se prêtent à un « devoir de mémoire » en mettant en exergue des évènements tragiques qui ont marqué la vie du peuple haïtien. Par exemple, « Mes mains pleurent  dans l’histoire », un texte de Rodney Saint Eloi mis en scène par Matina René Cabèche qui revient sur la mort de Jacques Roche et les nombreux journalistes et personnalités lâchement assassinés, ensuite, « Trente-cinq secondes » un monologue présenté par Jennifer Barbara Mondésir, qui  relate une séquence d’une relation amoureuse ruinée par le séisme du 12 janvier.

Par ce festival, MOTHERGO se livre « au combat pour de la démocratisation du theatre ». Il s’agit d’apporter le theatre à ces gens de la population qui n’ont pas nécessairement les moyens accès aux salles. Si autrefois le theatre était « une culture de salon, réservée à des gens de haute société », de l’avis de Stéphane Saintil, étudiant en sociologie, le theatre de rue tend à déconstruire les formes traditionnelles du theatre. Il permet, croit-il,  un rapport beaucoup plus dynamique avec le public dans la mesure où les spectateurs sont invités à participer aux cotés des acteurs. Et Carlyle Adrien, qui prépare sa une maitrise en sociologie urbaine, de déduire que : « à côté du mouvement Hip-Hop, du Rap, le theatre de rue en vient comme une culture populaire, une culture urbaine, une manifestation de l’art contemporain en Haïti ». Ce mouvement est surtout propulsé par le Sèk Gramsci, la BIT-Haïti etc.
Le festival Mèt Lawouze peut se féliciter d’avoir accompli la mission de conscientisation des citoyens sur les grands problèmes nationaux. En effet, sont matérialisés  à travers les scènes, la cérémonie du bois Caïman, l’occupation américaine, les élections maladroites. L’une des représentations les plus marquantes est celle où des jeunes du MOLICAJ ont intenté un procès contre l’Etat. « Leta manfouben, Leta magouyè », ont-ils accusé. Le public petit-goâvien, qui auparavant mésestimait l’activité se montre aujourd’hui plus  motivé et plus réceptif au message. « Certaines personnes a parcouru des kilomètres pour venir assister aux spectacles », a constaté Carlyle.

En cela, le Festival Mèt Lawouze se sert aussi de prétexte pour projeter une autre image de Petit-Goâve, qui depuis un certain temps a fait l’objet d’une mauvaise presse. C’est Carlyle  Adrien qui expose la plaidoirie : «Nous ne sommes pas une ville où l’on fait seulement de la politique. À Petit-Goâve, il y a autre chose qui se fait. C’est la culture, la lecture. Il y a des artistes à Petit-Goâve qui chantent, qui dansent, qui font des tableaux, de l’art plastique. Il y a des acteurs à Petit-Goâve qui jouent le theatre dans la rue. Bref, il y a la vie culturelle à Petit-Goâve. » Les acteurs invités ont d’ailleurs témoigné de l’hospitalité dont ils ont joui chez les habitants de la ville.

La troisième édition du festival a été réalisé grâce à la « bonne volonté » des organisateurs et des  groupes et des acteurs. Aucune institution n’a répondu à l’appel à l’aide sinon quelques particuliers de la ville, par générosité, ont donné la main à ces jeunes qui promeuvent la culture. Apres tant de sollicitation, seulement un montant de quinze milles gourdes a été débloqué à la dernière minute pour financer cette activité. 

À Petit-Goâve, le talent des acteurs est confirmé, la demande du public est manifeste, mais ce sont les sponsors et les infrastructures qui manquent. Mardochée Marseille, membre de MOTHERGO, lance ce cri d’alarme : « Que les hommes d’affaires, que les entreprises publiques et privées accompagnent le festival ». « Nous avons besoin d’une salle de spectacle, d’une école d’art à Petit-Goâve », a ajouté Carlyle dans le cahier de doléances.

Malgré toutes les difficultés financières et les manques logistiques, le bilan de cette édition est satisfaisant a révélé Sadrac Jean, qui se porte candidat à la mairie de Petit-Goâve. Le cap est maintenant mis sur la quatrième édition, avec en vue, plusieurs autres spectacles en salle au cours de l’année. Erickson Jeudi, acteur et étudiant à l’ENARTs, a ouvertement exprimé sa satisfaction de sa participation au festival et s’engage déjà à refaire cette expérience avec Mèt Lawouze,  en proposant toutefois certaines corrections. 

D’une manière décidée, les membres de MOTHERGO s’obstinent à  faire progresser le theatre. Car « il n’y a que par la culture qu’on puisse sauver ce pays », croit Carlyle qui reprend  ces propos de  Dany Laferrière adressés à Lionel Trouillot. Et Petit-Goâve est déjà à quelques pas sur ce chemin.

Lamy Obed
Étudiant en Communication Sociale et en Gestion des Affaire (UEH).
Email: lamyobed@gmail.com
Tél: (+509) 3714-4337

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Les dreadlocks, « un signe de liberté » ?

Société-Drealocks

De plus en plus, le port des dreadlocks gagne un certain terrain en Haïti. De simples individus, des rastaman, des artistes, des professionnels arborent de longues tresses.  Mais, jusqu’ici, dans cette société « conformiste », les préjugés ne sont pas cassés.

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Duckens St Eloi a.k.a Zikiki (drealocks roots) et Esmeralda Milcé ( dreadlocks clean)

Se lever un beau jour, avec de longs dreadlocks pendus sur le dos à l’exemple de la chanteuse Lauryn Hill, a toujours été le rêve insolite d’Esméralda Milcé. Mais, loin d’elle l’idée de devenir une fille bohémienne, elle voulait tout simplement adopter une coiffure atypique qui correspond à sa « personnalité ». « J’ai toujours aimé le look naturel. Je voulais le faire depuis mon jeune âge. Mais malheureusement, j’étais à l’école chez les prêtres. On n’allait quand même pas accepter cela. En classe de philo, j’ai opté pour l’afro. », raconte-elle. C’est en l’année 2003, étudiante en communication sociale, qu’elle allait  oser ses premiers locks à la Facultés des Sciences Humaines, le bastion de ce mouvement.

Dès le départ, son choix a bien mérité l’assentiment de son entourage immédiat. C’est d’ailleurs son frère qui l’a aidée à forger ses tresses. Mais, quant à Duckens St Eloi, quoiqu’il ait grandi dans une famille de dreads,  sa mère s’est montrée récalcitrante à sa décision de porter des dreads. « Ma mère craignait que je devienne un fumeur, un oisif » a-t-il fait savoir.

Par abus de langage ou par ignorance, les dreadlocks sont le plus souvent attribués aux rastaman. Mais, cette conception est tout à fait erronée quand on considère que le rastafari est bien plus qu’une question de coiffure. C’est un style de vie, et même une religion.  Duckens, de son nom d’artiste Zikiki, qui s’est versé dans la recherche sur le rastafarisme pendant plus de 7 ans révèle qu’il s’agit « d’un vœu qu’on fait à l’éternel. Il y a un mode de fonctionnement, des habitudes alimentaires et sexuelles, etc. ».

De cela, il faut distinguer les personnes qui portent les locks avec un degré de spiritisme, de celles qui adoptent le style dans un esprit révolutionnaire ou par simple tendance. Cette distinction, tout au moins, se laisse voir à travers la morphologie des tresses. En effet, les rastaman optent pour des dreadlocks roots où les cheveux poussent naturellement en désordre avec de grands diamètres, des nattes comme la crinière d’un lion. Tandis que,  les «fantaisistes» préfèrent les locks clean  qui consistent à twister régulièrement les cheveux  en appliquant des produits cosmétiques et suivre des séances de studio. Il y a aussi les dreadlocks wool, ce sont des prolongements synthétiques ou des rajouts de faux cheveux. Toutefois, quelque soit l’arrangement de la  chevelure, les dreadlockés, pour la plupart,  disent s’imposer un entretien hygiénique régulier.

Bien évidemment, ces longues tresses trainent derrières elles beaucoup de stéréotypes sociaux. Dans le contexte sociopolitique des années 2003-2004, en Haïti,  généralement les personnes portant des locks ont été soupçonnées de «chimères», c’est-à-dire des gansters, à tort ou à raison. Aujourd’hui encore, des préjugés hantent la vie des dreadlockés partout, à la maison, dans la rue, la camionnette, en classe, à la banque,  au bureau. Qui n’a pas été emparé de peur en croisant seul sur sa route un de ces dreadlockés? Qui n’a pas été plongé dans l’ambarras de s’asseoir à côté d’une personne à tête lockée dans une camionette?  «Quand j’ai été à la télévision, les gens regardaient mon look et disaient que je fume des joints. Mais cela ne m’a jamais dérangé parce que je savais qui je suis. », se souvient Esméralda, ancienne animatrice de l’emission MatMag à la Télévision Nationale d’Haïti (TNH). Et Jacobin Jeanty, 24 ans, avec ses jeunes mèches s’est offusqué qu’un professeur lui a demandé, en pleine classe à l’INAGHEI, comment un étudiant en sciences politiques peut-il se permettre de porter des locks.

En Haiti comme ailleurs, les relations entre policier et rastaman n’ont jamais été cordiales. C’est le vieux jeu du chat et la souris où le policier considère le plus souvent les rastaman comme des «dealer» à attraper et ces derniers voient le flic comme un Babylone à éviter. C’est pourquoi, par extension, les dreadlockés sont systématiquement la cible des policiers. On se rappelle qu’en fin de novembre 2014, la Police Nationale d’Haïti a lancé l’opération « la chasse aux dreads » où des policiers en cagoule auraient coupé les cheveux de plusieurs individus portant des dreads. Cet acte de «violation des droits humains» n’a  manqué de soulever la colère des adeptes de cette coiffure qui ont tenu une marche pacifique le 03 décembre 2014 sous l’instigation de l’International Dread (I-Dread), une organisation de défense des droits de la personne de disposer de son corps.

Par-delà les discriminations, le dreadage est surtout un acte de rébellion contre le conformisme de la société capitaliste et une affirmation de soi. Zikiki, chanteur du groupe reggae Yzra’el, avec ses tresses qui arrivent jusqu’aux hanches clame haut et fort : « C’est un signe de liberté. C’est une façon pour moi de montrer que je suis libre, je ne suis sous la tutelle de personne. Je suis responsable de moi-même et de mes propres actes ». «Certains prefèrent le crâne rasé, moi aussi j’ai le droit d’aimer ce que je veux», c’est la revendication de Bertin un dreadlocks de la quarantaine.  Et Esméralda, présentatrice du show télévisé Ayiti Deploge fait la part des choses : « Ce n’est pas le look qui détermine si une personne est bonne ou mauvaise, mais c’est ce qui est dans son for intérieur ». Pour ainsi dire, les dreadlockés font aussi preuve de politesse, de bonté, de respect, comme toute personne bien éduquée.

Ici en Haïti où l’habit, fort souvent, fait le moine, les porteurs de dreads se voient imposer certaines barrières en termes d’intégration socio-professionnelle qu’ils arrivent à surmonter avec peine. « Je sais déjà qu’on ne va pas m’accorder un boulot à cause de mes tresses, j’ai donc décidé de créer mon propre business », a témoigné Bertin, propriétaire d’une boutique à La Fleur du chêne. Tandis qu’elle est présentement la directrice des relations publiques à BHDA (Bureau Haïtien des Droits d’Auteur), Esméralda  évoque une de ses anecdotes déplorables : « Une fois, la responsable d’une télévision m’a invitée à animer une émission à sa station, parce que, en m’écoutant à la radio, elle a réalisé que j’ai une belle voix. Et finalement, quand je me suis présentée devant elle pour les négociations, elle m’a dit que mon look est trop sauvage, que la société n’est pas prête à accepter qu’un dread présente une émission à la télé. Et plus tard, quand j’acquiers de la popularité avec Ayiti Deploge, elle m’a rappelé pour la même offre. J’ai refusé catégoriquement et lui ai dit que je ne reviendrai jamais, même si tu m’offres un million de dollars, car mes tresse sont devenues plus longues».

Faut-il le souligner, avec les dreadlocks, l’apparence ne peut pas toujours supplanter la compétence. « Zikiki est quelqu’un qui est passé à l’école comme tout le monde, qui a étudié comme tout le monde. C’est moi qui devrais m’imposer mes propres limites. » C’est l’ancien étudiant de l’université GOC qui parle de lui-même  en ces termes. En toute logique, les tresses n’apportent, ni n’enlèvent rien de l’aptitude professionnelle ou artistique des personnes qui en portent. « Ce ne sont pas mes tresses qui me procurent des avantages. C’est ma formation, mes efforts, mes résultats dans mon travail. » a précisé Esméralda qui a travaillé pendant huit ans à la TNH.  Et Jacobin, finissant en travail social et étudiant en sciences politiques, envisage lui-même d’investir la diplomatie haïtienne avec ses dreads. Néanmoins, certains dreadlockés, pour integrer le marché du travail ont été obligés de se debarrasser de leurs  mèches «à faire peur», au regret.

Ces dernières années, des personnalités arborant des dreadlocks ont occupé le devant de la scène dans l’administration de l’Etat. Il s’agit entre autres de l’ancienne ministre de la lutte contre la pauvreté et aux affaires paysanne, Roxane Auguste et la conseillère électorale Yolette Mingual. Les tabous protocolaires sont-ils brisés depuis ? En tout cas, « dread yo pap koupe », les dreadlockés reprennent en chœur ce slogan de Don Kato du groupe Brothers Posse, un  rasta actuellement candidat au sénat. Pour certains, seulement la prison et la maladie peuvent les contraindre à couper les dreads.

Lamy Obed
Étudiant en Communication Sociale et en Gestion des Affaire (UEH).
Email: lamyobed@gmail.com
Tél: (+509) 3714-4337

Lettre ouverte au Journaliste Roberde Celiné

Monsieur Celiné,

Je n’ai pas voulu me prêter à l’exercice facile de répéter les racontars, mais à entendre le nombre de citoyens qui expriment dans l’anonymat leur indignation contre une quelconque déclaration que vous auriez crachée à micro ouvert, « avilissant » la jeunesse de Petit-Goâve, je me suis dit que ça doit être sérieux. Alors, j’ai pris le soin de me procurer de la bande sonore de votre dialogue avec ce candidat à la députation de Petit-Goâve que vous avez reçu à l’espace « Libre opinion » du journal « Premye Okazyon » sur les ondes de la radio Caraïbes Fm ce mardi 28 juillet. Et comme il est de votre manie, avant de lui faire une question, vous avez su débiter toute la spéculation que je retranscris textuellement: «  Aprè Site solèy, malerezman, vil Tigwav se yon vil ki gen repitasyon kòm vil ki gen plis delenkans juvenil, vyolans e menm gen yon pwostitisyon yo di  kap devlope an katimini ». C’est une boutade qui laisse un goût amer dans la bouche de chaque Petit-Goâvien, dont moi, premièrement.

  À un commun des mortels qui aurait tenu un tel avis, je lui répondrais logiquement et sans aucune gêne : « Se paske ou konn sèvi sèlman ak vagabon  e pwostitye nan tigwav yo ki fè ou panse se plis moun sa yo ki genyen nan vil la ». Mais, j’ai trop de respect pour un journaliste comme vous,  que « l’Eternel a oint ». Ainsi, pour avoir vécu toute ma vie pendant 23 ans dans cette ville, je me permets de vous donner un peu d’éclairage pour comprendre la réalité de Petit-Goâve sur un angle nouveau.

D’abord, Monsieur Celiné, votre déclaration ne peut se passer pour une information en tant que telle, car elle ne fait référence à aucune donnée statistique, aucun résultat des travaux de recherches sociologiques ou même un reportage de terrain. Elle  doit-être reléguée dans la catégorie d’opinion, parmi les genres journalistiques. Et d’ailleurs, il s’agit d’une opinion émise avec une telle légèreté, quand vous rentrez dans des considérations, en vous contentant juste de la formule toute faite « Petit-Goâve a la réputation de… ». C’est une démarche qui n’est pas digne d’un journaliste « original, vrai et unique en son genre ».
Et là encore, à défaut de données et d’enquêtes qui confirmeraient votre impression, Monsieur Celiné, oser aligner la ville de Petit-Goâve au bidonville de Cité Soleil hantée par une violence systématisée au quotidien, relève d’un manque de probité intellectuelle. Quels sont les indices qui caractériseraient cette supposée délinquance juvénile à Petit-Goâve en comparaison à Cité Soleil ? Enfants de rue, vols, kidnapping, trafic de drogue, affrontement de groupes armés, assassinats, meurtres, arrestations fréquentes ? Et quid de cette  prostitution en catimini ?

Malheureusement votre invité, n’a pas eu la hauteur pour rectifier votre opinion  et vous exposer la réalité objective de la ville de petit-Goave, mais se hâtait à abonder dans  le même sens, par condescendance, pour mériter votre bonne grâce et gagner la faveur de ses potentiels électeurs-cobayes. Et en tentant de justifier cette « délinquance », d’ailleurs sans mobile apparent, uniquement par des « pratiques politiques », il dévoile sa sous-compréhension de certains faits sociaux d’une manière générale et sa méconnaissance d’une communauté qui a évolué pendant son absence. Il en vient jusqu’à arguer que « Petit-Goâve n’a pas une école professionnelle ». Quelle bévue !

Monsieur Roberde Celiné, je ne vous dirai pas que Petit-Goâve  est une ville sainte, habitée par des anges. Cette opinion serait tout aussi malhonnête. Les récentes manifestations en série qui ont déstabilisé le fonctionnement de la commune, dont la presse nationale a fait écho d’ailleurs, n’ont pas manqué de ternir l’image de la ville. Je l’admets bien. Mais, une situation conjoncturelle ne pas se prêter à une généralisation  hâtive.  Et si les mouvements de protestation se tournent souvent vers le mal, ils doivent surtout être compris comme un signe de vitalité démocratique par des journalistes avisés comme vous. De plus, les actes de banditisme isolés, souvent commis par des individus non identifiés, pas necessairement résidents de la ville, ne sont toujours imputables aux habitants de la ville. En plusieurs occasions, la route nationale numéro 2 s’est retrouvée barricader par des riverains en protestation, ce qui cause par ricochet des torts aux chauffeurs et voyageurs.Cette stratégie, en bonne logique, traduit la nouvelle forme de « communication par la violence » partagée entre les dirigeants et les citoyens pour résoudre les problèmes primaires. « La fin justifie les moyens ». Il revient donc à l’Etat de prendre ses responsabilités et des dispositions pour sécuriser la ville, quand besoin est.

La cité de Faustin Soulouque, il est vrai, ne sommeille pas, elle est toujours sur son pied de guerre quand il s’agit de défendre les acquis démocratiques et l’intérêt de ses habitants contre les dérives des pouvoirs. Avec les Gonaïves, le Cap-Haitien, Petit-Goâve est une ville de résistance  qui a toujours tenu la tête dans la bataille pour l’instauration de la démocratie depuis l’époque des Duvalier. Mon père  me raconte qu’une fois, le dictateur Baby Doc a imposé un referendum à tout le pays, mais les citoyens de Petit-Goave ont défié les tontons macoutes qui imposaient la terreur  et ont gagné les rues pour réclamer le départ de Jean Claude Duvalier. Et plus près de nous, en 2003-2004, les jeunes lycéens n’ont pas cédé aux caprices des chimères qui sévissaient dans la ville mais ont milité civilement contre le regime d’alors.

Aujourd’hui, cette nouvelle génération à laquelle j’appartiens porte encore les gènes d’une conscience révolutionnaire, à l’instar d’Hubert Deronceray, ce fils de Petit-Goave, qui s’est signalé dans l’opposition active contre le gouvernement de Jean-Claude. Monsieur Celiné, à Petit-Goâve, au beau milieu des remous socio-politiques,  il y a une jeunesse vivante et militante. Ils sont plusieurs dizaines de clubs littéraires, de groupes socio-culturels, d’associations sportives et religieuses : ANA, ASSOTOR, CORECUL, Club des Jeunes Méthodistes, EDUCA-GROUP, JA, GRETAS, LEO Club, MOJEDEPH, MOLIKAJ, MOTHERGO, PIRANHA Club etc. qui conjuguent leurs efforts pour aider cette jeunesse à s’épanouir dans les domaines de la science, de la littérature, de la poésie, du théâtre, du chant, de la danse, du sport et du civisme. Dans un pays où la jeunesse n’a pas toujours bénéficié de l’onction de plus âgés, bien souvent, sans la générosité d’un député ou d’un maire, sans le financement  de l’Etat, sans un centime du secteur privé, sinon grâce à l’appui de certains citoyens conséquents, ces groupements  organisent tant mieux que mal des  conférences, des ateliers, des spectacles, des journées récréatives pour empêcher aux jeunes de succomber dans la « délinquance et la prostitution ». En votre qualité de journaliste-citoyen,  je vous enjoins donc à accompagner cette jeunesse qui veut s’offrir un meilleur avenir.

Monsieur Celiné, je ne vais pas remonter au siècle passé pour citer les grandes personnalités, non-délinquantes,  qui portent la marque fabrique de Petit-Goâve. Je vous parlerai plutôt des ces jeunes de mon époque. En l’année 2011, nous étions près d’une cinquantaine de jeunes, fraichement sortis de la philo, à réussir (certains avec mention) le concours d’admission au niveau des onze entités de l’Université d’Etat d’Haïti. Sur les 30 nouveaux admis au département de Philosophie de l’Ecole Normale Supérieure, 10 d’entre-deux sont des petit-goâviens. Un tel niveau de réussite, qui se maintient d’années en années, est le résultat du travail assidu de chacun de ces jeunes, qui ont choisi délibérement d’esquiver le chemin de la délinquance. Et dans les couloirs de la Radio Caraïbes, vous pouvez remarquer au moins deux jeunes petit-goâviens : Kesnol Lamour et John Wesley Delva dont la compétence et le talent leur ont valu une voix qui se fait bien entendre sur le 94.5 Fm. Dois-je aussi citer le footballeur haïtien, Kervens-Fils Belfort? Sans compter les nombreux jeunes intelectuels, artiste, litteraires, professionnels, qui evoluent dans l’ombre, sans une trop grande popularité. Si ces exemples ne suffisent pas pour vous convaincre du mérite de Petit-Goâve, ce ne sont pas des cas de manifestations circonstanciés qui devraient justifier la soi-disant délinquance juvénile que vous rapportez.

Ces temps-ci, plus d’uns s’amusent d’étiqueter la commune de Petit-Goâve comme si elle était une zone de non-droit.  Pourtant, au-dedans, il y a une ville calme, où les habitants sont d’une hospitalité patente, où l’on circule à toute heure et en toute sécurité. Et je vous invite d’ailleurs à la visiter  et même y conduire un reportage de terrain. Des étrangers qui ont séjourné dans la ville en sortent, dénudés de leurs idées preconçues mais avec de bons souvenirs.  Smoye Noisy n’a pas hésité de garer sa voiture dans les rues de la ville, sans se soucier de verrouiller les portes. L’animateur culturel Jacques Adler Jean Pierre, peut bien vous conter ses aventures là-bas, au cours sa participation à divers évènements culturels. L’écrivain Stanley Péan a longuement baladé à travers les rues de Petit-Goâve en toute quiétude  comme il n’aurait sans doute pas pu le faire à Cité Soleil. Jean Monard a partagé à l’emission Intersection un bon temoignage d’une tournée qu’il a effectuée en privé à Petit-Goâve au cours de la periode carnavalesque de 2014. Le directeur de succursale d’une grande banque de la ville, qui réside à Petit-Goave dans le cadre de son travail, avoue qu’il a dû fermer les portes de l’institution une seule fois, durant toute les périodes de manifestation.

Ici en Haïti, les périodes électorales sont toujours caractérisées par un regain de violence et la commune de Petit-Goâve n’en est pas exempte. Ces jours-ci, ça chauffe dans la ville. Alors, Monsieur Celiné, il faut savoir de quoi nous parlons, pour ne pas mettre tous  les œufs dans le même panier. La problématique de la délinquance juvénile et de la prostitution ne devrait pas être abordée sous le coup de sensation d’une campagne electorale de manière parcellaire et parcellisée, comme si elle était l’apanage d’une ville particulière. C’est une question qui doit être portée, de sang-froid, au niveau macro, dans la société haïtienne dans son ensemble. Et la presse, dans son rôle d’avant-gardiste dans l’éducation et de promotion des valeurs culturelles et morales dans la société doit jouer sa partition.  Mais une campagne systématique de dénigrement de la jeunesse de Petit-Goâve ne résoudra pas le problème et ne profite à aucun secteur.

Et, nous autres, jeunes de Petit-goâve, nous continuerons toujours à cultiver nos valeurs  patriotiques, morales et intellectuelles , à renforcer notre attachement à notre ville, à lutter pour notre epanouissement dans la société haitienne et à croire en un avenir meilleur pour Haiti.

Respectueuses salutations !

Obed Lamy, fier d’être Petit-goâvien!

Lamy Obed
Étudiant en Communication Sociale et en Gestion des Affaire (UEH).
Email: lamyobed@gmail.com
Tél: (+509) 3714-4337

Le grand rêve d’un enfant de rue

Société/Journée nationale de l’enfance

Il n’a pas droit à l’alimentation, à la santé, à l’éducation, à la protection, au logement. Il n’a que le droit de rêver.  Mackenson Pierre a seulement 11 ans et vit dans la rue, à Champ de mars. Il nous raconte sa vie de tous les jours et nous dévoile ses grands rêves.

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Un enfant de rue, plongé dans un profond sommeil, sur la Place Petion au Champ-de-mars. ©Photo: Obed Lamy

Vendredi. 7h40 am. Sur la place Pétion, au Champ-de-mars, à quelques mètres du Palais national. Des sportifs exécutent quelques exercices physiques. Des écoliers retardataires traversent les lieux à vive allure. Et voilà  un garçonnet blottit brusquement au pied de la statue de Pétion. Il n’est pas ici pour reviser ses leçons.  Cheveux crépus, vêtements en lambeau, pieds nus, il est encrassé de la tête aux pieds. Maigre et chétif, il présente le profil d’un enfant de rue.

Un destin qu’il n’a pas choisi
D’une voix innocente, il rapporte les vastes drames qui se sont produits trop tôt dans sa vie : « Ma mère a volé 1000 gourdes chez son frère, mais elle disait qu’elle n’a pas pris l’argent. Mon oncle a recouru à la magie, et voilà ma mère est morte ». Mackenson était encore bébé quand il est devenu orphelin.  Quelques années plus tard son père aura disparu. A Cité soleil, il vivait déjà toutes les misères, sans un entourage familial. La faim, la maltraitance. Pis encore, les chimères ont détruit sa maison. Pour sa survie, il doit sortir hors de la cité.

Champ de mars, lieu d’accueil
Au départ, Mackenson s’est retrouvé à Croix-des-Bossales à mendier. Mais à ce grand centre d’achat à la capitale, les gens, semble-t-il, ne sont pas donnants. « J’ai failli mourir de faim à Croix-des-Bossales », dit-il. « J’ai rencontré un ami, je lui ai dit que j’aimerais venir à Champ de mars. Et il m’a donc emmené. Je vis mieux ici, je mange, je suis donc resté ». Son repas dérisoire consiste, pour l’essentiel, en des miettes de viandes, d’os, de macaronis, rejetés par les consommateurs de barbecue de la place. Pour gagner des frics, les plus âgés essuient les voitures passant, mais lui, trop petit, ne fait pas affaire. Il est obligé de quémander chaque jour des pièces de monnaie.

En intégrant les aires de Champ-de-mars, ce mineur entre dans la carrière, pour le meilleur et pour le pire. Là il rejoint  des ado-vagabonds, fait la connaissance des jeunes-bandits, croise des adultes-gangsters. Dans cette jungle, c’est la raison du plus fort qui prévaut. « Les plus grands nous donnent des coups », déplore-t-il. Il raconte aussi qu’une fois, il a trouvé $20us par terre, mais un autre s’est emparé de force de son butin.

C’est aussi dans la rue que Mackenson passe ses nuitées, allongé à même le sol sur des haillons, au clair de la lune. À La tombée de la pluie, il s’abrite sous la galerie des immeubles de la zone. Certains de ses compagnons séjournent parfois la nuit au centre de Don Bosco.

Champ-de-mars, champ de la liberté
Malgré tout, ce fils unique confie qu’il se sent bien dans la rue car, « quand mon père était vivant, il me faisait subir des châtiments. Il me battait avec des pierres. Regardez les cicatrices ici, sur mon doigt ». Champ-de-mars c’est aussi le champ de liberté où il s’adonne à ses loisirs sans fin, faire des tours de bicyclette qu’il se paye à 5gdes ou 10gdes.

Il aura raison de crier haut et fort qu’il n’est jamais tombé malade, lui qui vit pourtant  dans des conditions hygiéniques exécrables. Sans aucune gêne, il avoue qu’il ne s’est jamais baigné depuis qu’il est à Champ-de-mars, faute d’eau.   « Dieu n’a pas permis que ce malheur m’arrive », croit cet enfant qui allait régulièrement à l’église quand il était plus jeune. Maintenant en marge de la société, il ne s’introduit plus jamais dans un temple de sains, car il n‘a pas « de beaux vêtements », se désole-t-il. 

« Je savais lire dans La joie de Lire »
Mackenson ne se rappelle plus de la dernière fois qu’il a été à en classe à une école à La Saline, comme il ne se souvient plus du visage de sa mère. Du moins, d’un sourire de fier aux commissures de ses lèvres,  il déclare qu’il sait à peine lire dans « La joie de Lire ». C’est atout quand même.  Quitte à le vérifier. Ce qui est surtout sûr, c’est ce que ce garçon de rue aime bien l’école. Il l’a témoigné : « je nourris chaque jour dans ma tête l’idée de l’école ».  En voyant passer des élèves sur la place, il se dit être « triste », de n’avoir pas la chance d’aller à l’école.  Un prochain lui a promis de lui faire inscrire à une école « gratis », mais jusqu’ici, cela reste affaire pendante.      
                                                                                                                     
Le droit de rêver, quand même
Dans sa vie bohémienne, ce gamin bâtit dans la rue tous ses grands projets : « J’aimerais conduire de grands véhicules ou enseigner à l’école ».  Toutefois, il admet qu’il doit passer par le chemin de l’école pour réaliser ces projets. Les yeux grand ouverts, il dépeint avec passion sa vie de rêve : « Quand je serai grand, j’aurai mon business, j’achèterai ma belle maison pour loger ma femme. J’achèterai de belles choses pour décorer la maison, des fleurs, des vaisselles, des cuillères… ». Des paroles qui inspirent l’espoir. Il veut changer de vie. Il veut changer sa vie. Cette vie de « malheurs » qu’il refuse pour ses futures progénitures.

Un enfant à grand cœur
A Champ-de-mars, le gosse est témoin de toutes les scènes de violence, de brutalité, de prostitution, de crime qui le hantent au quotidien. Il relate que la veille, vers 9ham, on a tué d’une balle un de ses pairs, qui vient juste de piquer une bourse. « Je sens mon cœur s’envoler. Hier soir, j’ai été triste pour lui. Je n’ai pas pu fermer l’œil  durant toute la nuit. Dès que j’entends parler de la mort, j’ai peur de dormir » se lamente-il d’un ton mélancolique.

Tout candide, Mackenson grandit dans la rue, dans une peur latente. « On peut me fusiller à n’importe quel moment comme Reynald », admet-il. Mais entre-temps, il doit affronter la vie, seul avec ses rêves, au gré d’un avenir incertain.

Portrait : Obed Lamy

Lamy Obed
Étudiant en Communication Sociale et en Gestion des Affaire (UEH).
Email: lamyobed@gmail.com
Tél: (+509) 3714-4337

Delatte, un exemple typique de l’arrière pays à Petit-goâve

Société/Section communale/Petit-goâve

Delatte,  une localité faisant  partie de la septième (7ème) section communale de Petit-goâve évolue dans une situation extrêmement précaire : manque d’infrastructures éducatives, sanitaires, économiques… Pourtant, à chaque période électorale, nombreux sont les candidats, que ce soit à la présidence, au sénat, à la députation, qui en font des visites  pour exposer leurs projets, faire des promesses, distribuer de l’argent et autres choses du genre, dans le but de  gagner un bulletin de la part des habitants. Mais dès qu’ils sont élus, ils sont rares ceux qui prennent en considération les révendications des gens qui y vivent.

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Le collège Excelsior à Delatte, sous un abri délabré. ©Photo: Nixon Saturné

En effet, c’est au  cours de la période électorale que l’on voit étonnamment circuler de nombreuses images de cette localité sur les réseaux sociaux. Si certains candidats se contentent de faire l’éloge de l’accueil qu’ils ont reçu des paysans de ladite localité, d’autres cantonnent leur popularité au sein de cette section communale.  Mais ce qui est certain, c’est que Delatte reste et demeure aujourd’hui un échantillon typique de l’ « arrière pays ».  « S’il n’y avait pas les élections, Delatte serait passée totalement inaperçue aux yeux des personnalités politiques de la ville de Petit-Goâve », martelle un responsable d’une institution scolaire d’une sous-localité de la zone dénomée Lissade. Bon gré mal gré, les habitants de cette section communale ne font qu’attendre la concrétisation des belles promesses des hommes politiques et de certaines organisations internationnales.

Pour se rendre à Delatte, on peut aller à motocyclette, en voiture, ou à pied. La zone offre un paysage époustouflant  et une fraicheur vraiement exubérante. L’agriculture et le commerce constituent les principales  activités economiques de cette population rurale. C’est une  localité qui est dotée d’un potentiel extraordinaire en matière de ressources naturelles. Néanmoins,  il n’y a jusqu’à présent aucunes données officielles sur la population de Delatte. Chaque début de novembre, des pelerins, originaires de la zone et étrangers   se rendent à Delatte pour célébrer la fête patronale (Saint-Martin) avec les habitants. Ils en profitent pour déguster les fruits et consommer les produits de la localité, baigner dans les rivières aux eaux cristalines, participer aux  jeux traditionnels et populaires des paysans. Cependant, ce riche milieu campagnard  est confronté à des difficultés énormes.

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L'ecole presbyterale, Collège Saint-Martin, fraichement reconstruite par une ONG. ©Photo: Nixon Saturné

Dans le domaine de l’éducation, on peut dénombrer environ une quinzaine d’écoles au sein de cette communauté. Parmi ces établissements, il n’y a que l’école presbytérale, le collège Saint-Martin qui comporte une section secondaire au complet, on vient d’inaugurer  récemment  un nouveau bâtiment pour  cette école qui a été détruite par le seisme du douze (12)  Janvier 2010. Mais, il faut dire que la majorité des écoles de la zone fonctionnent dans des conditions  vraiement critiques. De plus, il n’existe pas encore une  école professionnelle là-bas . De ce fait, nombreux sont les jeunes qui rentrent au centre-ville de Petit-Goâve ou à la capitale chaque année pour poursuivre leur étude segondaire, universitaire ou professionnelle. Il n’y a pas également une mini-bibliothèque dans la localité voire un centre culturel. « J’attends impatiemment la terminale pour que je puisse descendre en ville », nous a déclaré Remy ZAMY, élève en classe de seconde du collège  St-Martin.

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Des enfants font la queu à la fontaine de Delatte pour rapporter l'eau à la maison. ©Photo: Nixon Saturné

Les paysans ne reçoivent aucun accompagnement dans leurs activités agricoles, ils n’ont que le « BonDieu »  qui peut sauver les plantations et les récoltes. Pourtant, à entendre parler quelques notables de Delatte, à une certaine époque, cette section communale avait joué un rôle important dans l’alimentation de la ville de Petit-goâve et d’autres régions avoisinantes en produits agricoles notamment dans la production des milliers de barils de café. « Nous vivons de la terre, nous devons donc la travailer, mais depuis quelque temps, elle nous offre peu », nous fait croire un ancien membre du Conseil d’Administration de la Section Communale (CASEC) de la zone. Dans les périodes de secheresse, les habitants sont obligés de parcourrir des Kilomètres (km) à la recherche de l’eau, et ceci, d’une eau non potable. Les paysans sont parfois victimes de contaminations et d’infections. On peut prendre l’exemple de l’épidémie du cholera en 2012 qui avait causé plus de sept (7) morts dans la localité par manque d’infrastructures sanitaires. Il existe certes un dispensaire à Delatte,  mais celui-ci ne peut pas répondre véritablement aux besoins de santé des paysans. On y trouve un medecin chaque fin de mois. Par contre, trois infirmières sont disponibles pour consulter et  soigner les patients. En passant, une infirmière nous a revelé que les cas de grossesse précoce sont très courants dans la communauté.

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Le marché de Delatte longé au bord du chemin. ©Photo: Nixon Saturné

C’est par la vente des denrées recoltées que les habitants doivent subvenir à certains besoins de leurs familles. Il y a des jours bien spécifique pour le marché, comme d’habitude, les paysans exposent leurs produits au bord du chemin. Il n’existe donc aucun marché public construit à Delatte. « Quand il pleut, je ne peux pas me rendre au marché », se plaigne Marie-Antoinette JEAN, une commercante.

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En ce qui concerne la justice et la securité dans la zone, n’en parlons même pas.  « Il n’y a que le BonDieu qui veille sur nous », nous témoigne un candidat pour l’Administration de la section Communale (ASEC).  Habituellement, Il y a le bureau du Conseil d’Administration de la Section Communale qui reçoit des plaintes, il fonctionne seulement pendant deux jours (Mardi et Jeudi).

Parmi les douze (12) sections communale  de Petit-Goâve, on pourrait se demander combien d’entre elles qui connaissent une realité différente de celle de Delatte.

Reportage: Nixon SATURNE,
Étudiant en Communication et en Anthropo-sociologie
nixon.saturne@hotmail.com
+5093 797-67-68

Lamy Obed
Étudiant en Communication Sociale et en Gestion des Affaire (UEH).
Email: lamyobed@gmail.com
Tél: (+509) 3714-4337

Livres en Folie payant, des étudiants absents

Haïti-Culture-Livres en Folie

Plusieurs milliers de personnes ont défilé au parc historique de la Canne-à-sucre les 04 et 05 juin pour prendre part à la 21ème édition de Livres en Folie. Mais certains étudiants, « véritables » consommateurs de livres en sont tenus hors-jeu. Faute des 300 gdes d’admission.

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À la 21ème édition de Livres en Folie, des acheteurs amènent du parc historique de la Canne-à-sucre leurs paquets bourrés de livres. ©Photo: Obed Lamy

Jeudi 04 juin. Le temps est calme. Le climat plutôt clément. Des nuages grisâtres barrent les rayons du soleil ardent. Mais la chaleur d’été pèse lourd au Parc historique de la Canne-à-sucre. Un vent sec tente péniblement de la calmer. La cour de la famille Canez est métamorphosée en un véritable arsenal de livres, dressé par la Unibank et Le Nouvelliste. Que du beau monde ! Des écrivains signent, des officiels paradent, des jeunes filles exhibent le sex-appeal, des gentlemen s’affichent, des enfants hurlent. A la folie. Ici on ne fête pas « dieu », on fête livre.

Les uns comme les autres amènent des sachets blancs signés ‘’Livres en Folie’’, bourrés de bouquins qu’ils viennent de rafler au rabais. Comme Armstrong, en plein sueur, sortant tout juste d’un encombrement, l’air heureux. Il vient faire acquisition de deux romans de Gary Victor, d’un essai de Michel Rolph Trouillot et d’un ouvrage de son professeur Ilionor Louis. De peu, mais de quoi à bien faire sa tête d’étudiant.

Mais Jack lui est malchanceux. Il ne s’est pas pointé au Parc ce jour-là, le lendemain non plus. Hier la veille, il a prémédité qu’il aura raté, contre son gré, cette grande fête du livre, lui qui est pourtant si « passionné » de la littérature. Étudiant en Service Social, ses faibles moyens économiques ne lui permettent pas de payer cette année les frais d’admissions de 300 gdes, s’il doit aussi acheter des livres en plus. « Quand Livre en Folie n’était pas payant, je pouvais me disposer de 500 gdes spécifiquement pour l’achat de mes ouvrages et environs 250 gdes pour le transport et la nourriture », dit-il, lui qui a déjà participé aux trois dernières éditions.

Si Herla devrait passer à Livres en Folie ce jeudi là, c’est juste à une condition. « Mon père veut acheter un livre que mon ami signe, il m’engage d’aller le prendre pour lui, car il n’a pas assez de temps », confie l’étudiante en Sciences Comptables. Sinon, elle n’aurait pas eu l’argent de sa poche pour payer les 300 gdes. Comme Jack, elle comprend mal la justification de ces frais : « 1 carte Digicel de 50 gdes, 1 cola Couronne, rabais de 100 gdes sur un ouvrage par la Unibank, rabais de 50 gdes sur un ouvrage par la Digicel ». Et Jack fustige : « Les offres du cola et de la carte de recharge rentrent tout simplement dans la logique de favoriser certaines compagnies-sponsors et d’encourager la consommation de certains produits. On vous impose un choix sans tenir compte si cela ne vous convient pas ».

Mais Evens voit plus loin et croit que les frais d’admission font désormais de Livres en Folie un espace d’exclusion. C’est un espace de privilège où les gens vont montrer qu’ils bénéficient de ce que Bourdieu appelle ‘’Distinction’’, répand le mémorant en sociologie. Critiquant par là même cette sorte de ‘’Bovarysme intellectuel’’ selon lequel des possédants veulent se faire passer pour des intellectuels, il regrette que ceux qui ont la volonté et le désir de lire n’ont pas les moyens pour aller à Livres en Folie. « Les véritables lecteurs n’ont pas d’argents, ce sont les universitaires », déplore-t-il.

Certains écrivains, eux aussi, voient d’un mauvais œil ces frais d’admission assez élevés imposés par les organisateurs. Sous couvert d’anonymat, un jeune auteur qui signe son premier recueil de poésies à Livres en Folie estime qu’il serait plus juste d’augmenter le prix des ouvrages que de charger les participants à l’avance. Et encore en off, un éminent professeur de l’Université, auteur en signature, assimile cette manière d’organiser l’activité à la ‘’Marchandisation de la culture’’ dans le sens de l’Ecole de Francfort qui considère les industries culturelles transforment la culture en biens- marchands dans un objectif rentier.

Certes les acheteurs pour éviter les frais d’admission au Parc auront pu acheter leurs livres en ligne avec leur carte de crédit, de débit ou leur compte d’épargne-Unibank. Mais, ces étudiants confessent qu’ils ne savent pas utiliser ces services. Et à côté de  cela, il y autre chose. Jack témoigne : « A part d’acheter les livres, ce qui est surtout important pour moi c’est de rencontrer certains auteurs qu’on toujours lus et qu’on en profite pour leur poser des questions ». La Canne-à-sucre l’aura sûrement beaucoup manqué cette fois!

Vieux de 21 ans, Livres en Folie, sans conteste, est l’une des plus grandes plateformes de la culture et de la littérature haïtiennes. Mais avec le temps, les organisateurs tendent à placer le podium de plus en plus haut où des pieds ne puissent atteindre. Pourtant, c’est le moment où plus d’écrivains, plus de maison d’édition, plus sponsors, plus de participants rejoignent le train.

Entre 2014 et 2015, les frais d’admission à Livres en Folie passent de 150 gdes à 300 gdes. Au rythme de cette croissance linéaire, doit-t-on s’attendre à 600gdes en 2016 ? Dans ce cas, il faudrait tout bonnement un ‘’Kore Etidyan’’  à Livres en Folie.

Texte: Obed Lamy

Lamy Obed
Étudiant en Communication Sociale et en Gestion des Affaire (UEH).
Email: lamyobed@gmail.com
Tél: (+509) 3714-4337

La candidature de Lamothe, quelle possible théorie des « Formalités Impossibles »?

Sans certificat de décharge, il ne peut pas être candidat à la présidence. Sans parlement, il ne peut pas avoir de certificat de décharge. Mais sans certificat de décharge, l’ex premier ministre Laurent Lamothe se porte candidat aux élections présidentielles. Quand même. Et pour tenter de résoudre cette équation énigmatique, Lamothe et ses alliés ont sorti une dernière arme: La théorie des « formalités impossibles ». Depuis, l’opinion public se noie dans un débat .  En quoi consiste cette théorie? Quelle sont les conditions de son application? Cette théorie peut-elle faciliter Laurent Lamothe dans cette conjoncture politique?

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Laurent Salvador Lamothe. @Photo: AP/ Carolyn Kaster

Une jurisprudence du droit français                   
La Théorie des Formalités Impossibles est « une théorie juridique qui permet de dispenser des formalismes quand l’obstruction est orchestrée de mauvaise foi par les parties prenantes à un acte administratif [1] ». Ainsi, en cas de circonstances exceptionnelles, l’administration (publique particulièrement) , lorsqu’elle fait face à des impossibilités matérielles ou des obstructions systématiques du côté de ses usagers, peut se passer des formalités requises, pour assurer la continuité de son fonctionnement et donc de ses services.  Toutefois, cette théorie ne peut être invoquée, en toute logique, que si la cause exterieure est indépendante de la volonté de l’administration.

Le cas Lamothe 2015
Le decret électoral de 2015 qui sert de cadre légal pour les prochaines élections pose sans équivoque les conditions d’éligibilité à chaque fonction élective. En son article 36, alinéa f), il stipule: « Pour être candidat à la présidence, il faut: f) Avoir reçu décharge de sa gestion si on a été comptable de denier public ». À cette question de décharge, l’art 233 de la Constitution de 1987 amendée pré-dispose: « En vue d’exercer un contrôle serieux des dépenses publiques, il est élu au scrutin secret, au début de chaque année ordinaire, une commission parlementaire de 15 membres dont 9 députés et 6 sénateurs chargés de rapporter sur la gestion des ministres pour permettre aux deux (2) assemblées de leur donner décharge ». Cette opération s’effectue sur la base des rapports d’audit soumis par la Cour Supérieur des Comptes et des Contencieux Administratifs (CSC/CA).

Déjà quelques jours après sa démission, l’ex-premier ministre Laurent Lamothe a adressé, le 30 décembre 2014, une correspondance au président du sénat de l’époque, Simon Desras, pour solliciter de la commission parlementaire « décharge pleine et entière de sa gestion », rapporte Le Nouvelliste. Et Andris Riché, devenu président de ce qui reste du Sénat, accourt à sa rescousse, en écrivant le 21 janvier 2015 à la CSC/CA pour lui demander de faire un audit de la gestion de Lamothe.

Pour l’heure, la CSC/CA a déjà jouer sa partition. Les 3 rapports sur la gestion de Lamothe comme premier ministre,  ministre des Affaires étrangères et ministre de la Planification  ont été dûment expediés au senat pour les suites necessaires.  Mais quelles suites possibles avec un parlement sans chambre des députés et seulement 10 sénateurs? À cause de l’absence de la commission bicamérale, il est impossible au parlement de statuer sur la décharge. Et face à cet obstacle majeur difficile à avaler, la Théorie des Formalités Impossibles peut-elle tenir du miracle?

Des précédents bien récents
Ce n’est nullement Monferrier Dorval, qui a inventé la Théorie des Formalités Impossibles. Il l’a d’ailleurs avoué. Ce juriste haïtien a peut-être été le premier à evoquer cette théorie sur la scène politico-juridique en Haïti dans le contexte des élections de 2010 où certains candidats, anciens gestionnaires de fonds  publics, n’ont pas pu obtenir leurs certificats de décharge à cause de l’inexistence de la Chambre basse à cette epoque. Dès lors, Me. Monferrier Dorval, avec lui Me. Bernard Gousse, a conduit tout un plaidoyer dans les médias, pour défendre l’idée qu’ « on ne peut pénaliser des anciens ordonnateurs de l’état en raison du non fonctionnement de certaines institutions ».

De telles interventions, n’ont pas été sans bénéfice pour les anciens premiers ministres Jacques Edouard Alexis et Yvon Neptune ainsi que d’autres ministres dont leur candidature a été agrée par le CEP de Gaillot Dorsainvil. Car le Sénat leur avait octroyé des attestations, en considérant le rapport favorable la Cour des Comptes.

Ce même problème avait fait surface en 2005, lorsque les deux chambres du parlement n’étaient plus fonctionnelles. « L’administration Alexandre/Latortue avait octroyé décharge par décret aux ordonnateurs qui en avaient fait la demande dont le rapport de la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif avait été favorable », rappelle Lemoine Bonneau dans son éditorial paru le 22 avril dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste.

Des questions impossibles
Par une approche naïve, s’il faut se réferer  à ce précedent politique, la Théorie Formalités Impossibles  devrait bien être appliquée aujourd’hui pour donner feu vert à Lamothe pour participer à la course électorale, en le dispensant généreusement de la question décharge. Mais en politique, la fameuse Loi de Lavoissier ne passe pas. Les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes conséquences. En tout état de cause, il s’ensuiverait un ensemble de conséquences  telles  que l’on aboutisse à une spirale d’impossibilités. Et les questions surgissent: Le président, peut-il accorder décharge à Lamothe par decret électoral, encore moins que le rapport de la CSC/CA sur sa gestion au ministère de la Planification a été défavorable? Va-t-on mettre en veilleuse un article du decret éloctoral parce qu’il ne profite pas à groupe particulier? Peut-on contraindre le CEP à prendre une decision qui ne relève pas de sa compétence? Et les candidatures aux législatives déjà écartés de la course électorale faute de décharge, seront-ils pénalisés définitivement ou réintégrés? 

De l’avis de certains juristes, la Théories des formalités Impossibles ne s’applique pas en droit constitutionnel, car celui-ci, tout comme le droit pénal est d’interpretation stricte. Celle-là trouve plus couramment son application en droit administratif. Et là encore, dans un tel cas qui concerne un particulier, les « formalités impossibles » ne s’imposent pas à l’institution du CEP, mais au concerné. Car, en vrai, le CEP n’a pas besoin de décharge pour organiser les élections. En plus, aucun candidat ne peut se prétendre être indispensable pour la tenue des compétitions électorales.

Il était une fois, il était possible
Les impossibles formalités qui coincent la candidature de Lamothe aujourd’hui ne surviennent pas comme une fatalité. Les causes sont à rechercher dans dysfonctionnement du parlement, l’unique instance investie  d’autorité, par la Constitution, pour accorder décharge aux anciens ministres, ordonnateurs de fonds publics.

Cette semaine encore, Monferrier Dorval monte au créneau, pour défendre, avec zèle, l’application de la Théorie dans cette situation de fait, qui concerne ne pas seulement Lamothe, mais aussi d’autres anciens ministres comme Thierry Mayard Paul, Duly Brutus, candidats à la présidence. Intervenant au Jounal 4trè radio Kiskeya ce mardi, le spécialiste du droit public a souligné que « les autorités qui sont responsables dysfonctionnement des institutions ne peuvent pas beneficier de leurs propres erreurs ».

Et pour avoir été le chef du gouvernement durant 31 mois (2/3 du temps de Martelly au pouvoir à dâte), rien ne peut imputer à Lamothe sa part de responsabilité dans la non-tenue des élections pendant 4 ans. S’il ne l’a pas provoquée, il aurait dû tout au moins l’empêcher. Parce que,  le premier ministre siège auprès du président au sein du pouvoir exécutif, qui doit « assurer le fonctionnement regulier du pouvoir public ainsi que la continuité de l’Etat » selon l’art 136 de la Constitution.

La caducité du parlement se présageait fort longtemps sur l’échiquier politique du pays, comme la chute d’un astéroïde, pour le meilleur de l’un comme pour le pire de l’autre.  Avec la fin de la 49ème législature au 12 janvier 2015, tout est accompli.  Voilà un cas classique, qui nécessiterait au mieux, l’application de la Théorie des Formalités impossibles, pour trouver une formule consensuelle, pour eviter ce vide parlementaire. Et l’on s’éviterait, peut-être, tous ces impossibles d’aujourd’hui.

Formalités impossibles vs Anticipations rationnelles
À la Théorie des Formalités Impossibles qui sert fort souvent d’echappatoire, il faut opposer la théorie des Anticipations Rationnelles qui permet de faire prévisions et donc des préventions. Elle est une approche théorique propre à la macroéconomie qui dégage un point de vue selon lequel « … les personnes font des pronostics ou des estimations de variables inconnues de la meilleure façon possible, en utilisant toute l’information disponible sur le moment [2] » . Cette théorie se joue aussi bien sur le terrain politique.

Cela étant, les dirigeants n’ont pas à se comporter comme des sapeurs-pompiers qui interviennent au dernier moment après que le feu ait tout ravagé. Les hommes et les femmes politiques sont des adultes,  qui devraient poser des actions aujourd’hui inspirées des experiences du passé, pour anticiper et améliorer le futur. Avec un peu plus de sagesse, un peu plus de rationnalité, bien sûr. L’ancien ministre de la Planification est pris semble être au dépourvu aujourd’hui, faute de planification, ou à cause d’une mauvaise planification de sa propre canfidature.

La présidence, la primature, le parlement, la CSC/CA, le CEP, tribunaux, bref,  toute l’administration public, doivent fonctionner au service de chaque citoyen, pour la continuité de l’Etat. Sinon, à l’impossible nul n’est tenu…

Notes
[1] Cette définition operationnelle est inspiré de l’article Copie privée : Arnaud Montebourg avant la théorie des formalités impossibles. m.nextinpact.com/news/75836-copie-privee-arnaud-montebourg-avant-theorie-formalites-impossibles.htm

[2] Glossaire  » du manuel de Macroéconomie (1986) de Robert Barro, cité in:  Mais c’est quoi, au juste, les anticipations rationnelles. http://www.autisme-economie.org/article15.html

@Photo: AP/ Carolyn Kaster         
Sources Combinées